Comment les médias et les institutions anti-sectes, privées et gouvernementales, ont façonné et déformé le débat français sur le mouvement.
par Massimo Introvigne
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La présence de Shincheonji en France a suscité une réaction qui en dit plus long sur l’environnement français que sur le mouvement lui-même. Les entretiens que j’ai menés montrent que la plupart des membres vivaient leur foi discrètement, jusqu’à ce qu’une vague d’attention négative émerge. Elle est venue de journalistes spécialisés dans les campagnes anti-sectes, de la MIVILUDES — mission gouvernementale de lutte contre les dérives sectaires — et d’un petit nombre d’anciens membres aigris. Leurs récits ont circulé largement, semant des tensions au sein des familles et sur des lieux de travail, là où il n’y en avait pas auparavant. Les témoignages recueillis en France illustrent à quel point la frontière est ténue entre une inquiétude légitime et une panique morale. Ils montrent aussi comment les membres ont tenté de restaurer la confiance par la transparence et des portes-ouvertes.
Premier élément qui ressort des entretiens : la majorité des membres n’avait aucun conflit familial avant la publication d’articles hostiles. Plusieurs m’ont confié que leurs proches savaient qu’ils assistaient à des cours bibliques et à des cultes et le considéraient comme un choix religieux ordinaire. L’une des personnes interrogées, E., m’a dit que ses parents n’avaient jamais vu d’un mauvais œil son intérêt pour le christianisme. Elle cherchait une compréhension plus profonde de la Bible et l’avait trouvée chez Shincheonji. Sa famille avait accepté sa décision sans difficulté. Tout a basculé le jour où ils ont lu des articles dépeignant le mouvement comme une « secte dangereuse». Sa mère, dit-elle, a soudain craint qu’elle soit manipulée. Ce revirement n’était pas lié à quoi que ce soit qu’elle avait fait. Il était lié à ce que sa mère avait lu.
Un autre interviewé, B., a décrit une expérience similaire. Sa mère est membre de Shincheonji ; son père, après avoir lu des reportages négatifs, a réagi avec hostilité, l’accusant d’être mêlée à quelque chose de nuisible. Des tensions sont apparues à la maison. B. insiste : ce conflit ne venait pas des observations personnelles de sa famille, mais de récits extérieurs. Sa mère continuait à mener une vie normale, et rien dans son comportement ne justifiait les accusations. Le problème résidait dans la perception que les articles suscitaient.
Le cas le plus dramatique que j’ai rencontré est celui d’une jeune femme, A., qui a été séquestrée et soumise à une tentative de déprogrammation. Son histoire illustre les conséquences des discours alarmistes. Elle étudiait la Bible avec Shincheonji et en trouvait les enseignements porteurs de sens. Ses parents, alarmés par des contenus hostiles lus en ligne, ont décidé d’intervenir. Ils l’ont séquestrée à domicile, lui ont confisqué son téléphone et ont fait venir un pasteur pour la convaincre d’abandonner sa foi. Il avait une allure menaçante et lui a un jour violemment serré les mains. Elle a résisté. Ses parents ont alors fait appel à un psychiatre, qui a tenté de lui faire croire qu’elle avait été manipulée et l’a contrainte à prendre des psychotropes. Elle a maintenu avoir rejoint Shincheonji librement, sans aucune pression. Elle décrit cette expérience comme traumatisante. Elle a finalement recouvré sa liberté, mais l’épisode a laissé des traces profondes.
Les cas de déprogrammation sont rares en France — non parce que l’hostilité est absente, mais parce que les parents qui s’opposent aux choix religieux de leurs enfants adultes se tournent généralement vers les institutions plutôt que vers des acteurs privés. La MIVILUDES et la police sont perçues comme plus efficaces que les déprogrammeurs privés. Plusieurs interviewés m’ont dit que leurs parents avaient contacté la MIVILUDES après avoir lu des articles négatifs, semant la peur et la confusion. L’une d’elles m’a rapporté que ses parents lui demandaient si elle avait le droit de dormir et de manger, et si elle était contrôlée. Des questions qui n’avaient aucun rapport avec sa vie réelle : elle travaillait, étudiait et vivait de manière autonome. Ces questions, dit-elle, provenaient de fausses informations qui circulaient en ligne.
Les entretiens révèlent également que la campagne médiatique a eu des répercussions concrètes sur les activités du mouvement. Un interviewé m’a rapporté que l’église avait organisé une journée sportive dans un lieu qu’elle avait utilisé l’année précédente. Lorsqu’ils ont recontacté le gestionnaire, celui-ci a refusé de louer l’espace — il avait lu des articles de l’AFP sur un procès intenté par d’anciens membres hostiles. Ce refus n’était motivé par aucun incident réel, mais par la réputation forgée par les articles.

Les entretiens montrent que les accusations qui circulent en France émanent souvent de pasteurs protestants coréens qui voient en Shincheonji un concurrent. Ces pasteurs voyagent à l’international pour mettre en garde contre le mouvement, et leurs affirmations sont reprises par des journalistes et des militants qui ne maîtrisent pas toujours le contexte coréen. Au-delà des inexactitudes sur Shincheonji et la Covid, on peut citer l’accusation selon laquelle le mouvement dissimulerait son identité lors des premiers contacts. Plusieurs interviewés m’ont pourtant affirmé avoir été informés d’emblée qu’ils parlaient à des membres de Shincheonji. L’une d’elles, abordée dans la rue, m’a dit que les missionnaires s’étaient présentés ouvertement. Une autre, contactée en ligne, m’a confirmé que le nom de Shincheonji avait été mentionné dès le début.
Ces témoignages contredisent le récit selon lequel le mouvement dissimulerait systématiquement son identité. Il est vrai qu’en raison de virulentes campagnes médiatiques, le mouvement avait autrefois évité de mentionner le nom de Shincheonji lors des premiers contacts avec de potentiels convertis, en Corée et ailleurs. La Cour suprême coréenne a jugé cette pratique contraire à l’éthique, sans pour autant la déclarer illégale. Elle a depuis été largement abandonnée — au point que les activistes anti-sectes eux-mêmes le reconnaissent, reprochant désormais à Shincheonji d’utiliser son nom « sans vergogne ». En France, cette stratégie a été abandonnée dès le départ : les missionnaires avaient constaté qu’en 2016 personne n’avait entendu parler de Shincheonji et que le nom n’y avait aucune connotation négative. La situation a évolué par la suite, mais le mouvement a maintenu en France son attitude d’« évangélisation ouverte ».
Les entretiens montrent également que le mouvement a répondu à l’attention négative en renforçant sa transparence. Plusieurs interviewés ont évoqué des événements portes-ouvertes où des proches et des amis sont invités à assister aux cultes et à poser leurs questions. L’une d’elles m’a dit que sa mère, inquiète après avoir lu des articles négatifs, avait accepté de venir à l’un de ces événements. Elle a vu la communauté de ses propres yeux — et sa perception a changé. Une autre m’a rapporté que ses sœurs, préoccupées par ce qu’elles avaient lu en ligne, avaient ensuite regardé des vidéos de Shincheonji, rencontré d’autres membres et constaté qu’ils menaient une vie normale. Cela a contribué à restaurer la confiance.

Ces événements portes-ouvertes s’inscrivent dans un effort plus large de reconstruction des liens. Plusieurs interviewés m’ont dit avoir appris, au sein de Shincheonji, à mieux communiquer avec leurs familles. L’une d’elles, longtemps distante de sa mère, m’a confié que son instructeur l’avait encouragée à lui parler et à chercher à la comprendre — ce qui l’a aidée à renouer le lien. Une autre m’a dit avoir appris à être patiente avec les proches influencés par des récits négatifs et à montrer, par son comportement, qu’elle menait une vie équilibrée.
Les entretiens révèlent également que le mouvement fait face à des défis persistants. Le procès mentionné dans les médias pourrait avoir de graves conséquences. L’attention négative de la MIVILUDES et des journalistes continue d’influencer la perception publique. Les membres en sont conscients, en parlent avec inquiétude — mais aussi avec la détermination de poursuivre leurs activités.
L’environnement français est complexe. Il est façonné par une forte tradition laïque, par une histoire de méfiance à l’égard des nouveaux mouvements religieux et par un paysage médiatique où les récits anti-sectes à sensation circulent aisément. Shincheonji est entré dans cet environnement sans en connaître les dynamiques. Ses membres ont dû naviguer dans un terrain où le choix religieux est souvent perçu avec suspicion, expliquer leur foi à des proches qui s’appuient sur des récits extérieurs plutôt que sur leur propre observation, et répondre à des accusations qui ne correspondent pas à leur vécu.
Les entretiens montrent que leur réponse a été fondée sur la patience et la transparence. Ils ont ouvert leurs portes. Ils ont invité leurs proches à assister aux cultes. Ils ont expliqué leurs activités. Ils ont cherché à restaurer la confiance. Et ils ont continué à étudier la Bible, à participer à des événements communautaires et à mener leur vie quotidienne. Ils ont fait preuve de résilience face à l’incompréhension.
Cette série d’articles a retracé l’histoire de Shincheonji en France, ses activités et les réactions qu’elle a suscitées. Le mouvement est arrivé dans un pays sécularisé avec une petite équipe et a grandi grâce à la persévérance et à l’adaptation. Il a forgé une communauté qui étudie, pratique des activités et interagit avec les autres. Il a fait face à la méfiance et à l’hostilité. Il y a répondu par l’ouverture. Les entretiens révèlent un mouvement façonné par les questions de ses membres, par leur désir de comprendre la Bible et par leurs efforts pour vivre leur foi dans un environnement difficile.
Le débat français sur Shincheonji est loin d’être clos. Il continuera d’évoluer à mesure que davantage de personnes rencontreront directement le mouvement, plutôt que par des récits extérieurs. Ce qui ressort des entretiens, c’est le portrait d’une communauté qui cherche la compréhension plutôt que l’affrontement — une communauté qui a souffert d’être mal représentée, mais qui continue de tendre la main. Une communauté qui invite les autres à la voir telle qu’elle est, et non telle qu’on la dépeint.

Massimo Introvigne (born June 14, 1955 in Rome) is an Italian sociologist of religions. He is the founder and managing director of the Center for Studies on New Religions (CESNUR), an international network of scholars who study new religious movements. Introvigne is the author of some 70 books and more than 100 articles in the field of sociology of religion. He was the main author of the Enciclopedia delle religioni in Italia (Encyclopedia of Religions in Italy). He is a member of the editorial board for the Interdisciplinary Journal of Research on Religion and of the executive board of University of California Press’ Nova Religio. From January 5 to December 31, 2011, he has served as the “Representative on combating racism, xenophobia and discrimination, with a special focus on discrimination against Christians and members of other religions” of the Organization for Security and Co-operation in Europe (OSCE). From 2012 to 2015 he served as chairperson of the Observatory of Religious Liberty, instituted by the Italian Ministry of Foreign Affairs in order to monitor problems of religious liberty on a worldwide scale.


