BITTER WINTER

Derrière le bruit médiatique : regards sur Shincheonji en France. 1. Une église coréenne dans un pays sécularisé

by | Jun 13, 2026 | Documents and Translations, French

La mission française du mouvement a commencé en 2016 et s’est développée rapidement. La majorité des convertis sont d’origine africaine.

par Massimo Introvigne
Article 1 sur 4.

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2026 Shincheonji Family Invitation Event.
Cérémonie de fin d’études de l’Académie biblique de la branche française.

Shincheonji est un nouveau mouvement religieux chrétien coréen auquel je consacre une attention considérable depuis plus de 10 ans. J’ai interviewé à plusieurs reprises son fondateur et dirigeant, le président Lee Man-hee. Il aura 95 ans en septembre et reste remarquablement actif. J’ai également écrit les premiers articles universitaires sur Shincheonji dans des langues autres que le coréen et en tant que chercheur non coréen.
Mon objectif ici n’est pas de revenir sur l’histoire du mouvement, sur les longues campagnes menées par des activistes antisectes coréens et internationaux, ou sur les accusations liées à la COVID-19 pour lesquelles le président Lee a été emprisonné puis entièrement disculpé, ni sur la récente répression du gouvernement coréen qui accuse Shincheonji d’implication politique illégale. Ces sujets ont déjà été traités ailleurs. Ce qui suit est une analyse sociologique qualitative du mouvement en France basée sur des observations et des entretiens.

Cette analyse prend une importance particulière à un moment où Shincheonji est attaquée par la mission gouvernementale française de lutte contre les dérives sectaires, la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), ainsi que par des journalistes spécialisés dans les campagnes antisectes, notamment Étienne Jacob du « Figaro » . Une grande partie des accusations provient de pasteurs protestants coréens qui considèrent Shincheonji comme un concurrent et voyagent à l’international pour mettre en garde contre elle. Leurs affirmations sont reprises par des journalistes et des militants comprenant souvent mal le contexte coréen. Ils diffusent également des allégations qui peuvent être vérifiées et qui s’avèrent inexactes. Un exemple est l’affirmation selon laquelle Shincheonji aurait violé les lois liées à la COVID-19, ce qui a été démenti par trois niveaux de juridictions coréennes jusqu’à la Cour suprême. Le président Lee a présenté des excuses au début de la controverse pour d’éventuelles erreurs commises par Shincheonji ; toutefois dans les cultures d’Asie orientale, s’excuser lorsqu’une controverse éclate est considéré comme la chose à faire et n’est pas perçu comme un aveu de culpabilité. 

Un autre exemple est l’idée selon laquelle Shincheonji serait une organisation obscure et secrète. Mes observations de Shincheonji dans plusieurs pays suggèrent quelque chose de très différent. Plus surprenante encore est l’accusation formulée par Jacob et d’autres, basée sur les témoignages de quelques anciens membres mécontents, selon laquelle Shincheonji apprendrait à ses membres français à ne pas réfléchir et à obéir simplement. À travers le monde, j’ai interrogé des dizaines de membres de Shincheonji. À la question de savoir pourquoi ils ont rejoint le mouvement, la réponse la plus fréquente est la même : dans leurs églises d’origine, on leur imposait l’obéissance et décourageait les questions, tandis qu’à Shincheonji, ils sont invités à formuler des questions et à les poser librement.

Ce premier article raconte l’histoire de Shincheonji en France, qui commence avec l’arrivée d’une femme coréenne qui ne parlait pas français et d’une jeune Française ayant appris le coréen en Corée du Sud, devenue la seule pionnière française de la mission. Il retrace ensuite la croissance rapide du mouvement et dresse le portrait de ses membres — aujourd’hui majoritairement des citoyens français d’origine africaine.

A service at the French headquarters.
Un culte organisé au siège français

La responsable de l’église française est arrivée en France le 26 février 2016. Elle n’avait jamais mis les pieds dans le pays auparavant. Elle venait directement de Corée du Sud avec pour mission d’évangéliser la France. Elle m’a confié qu’elle s’imaginait un pays catholique où nombreux seraient ceux qui s’intéresseraient à la Bible. Elle allait découvrir une tout autre réalité. Au bout d’un an d’évangélisation, elle a dû se rendre à l’évidence : en France, selon ses propres mots, les gens n’écoutent pas quand on leur parle de religion et ne s’y intéressent pas. Elle et sa petite équipe arpentaient les rues de Paris à la rencontre des passants. Un jour, ils entendent une jeune femme parler de religion et l’abordent. Il s’agissait d’une chrétienne britannique, en vacances en France, venue évangéliser de son propre chef. Ils échangèrent sur la Bible. Convaincue par ce qu’elle entendait, elle commença à étudier à l’académie de Shincheonji. Par son intermédiaire, les missionnaires firent d’autres rencontres. C’est ainsi que naquit l’église française.

La responsable a tenu à préciser qu’elle n’avait pas cherché à évangéliser spécifiquement les jeunes d’origine africaine. Elle tentait de parler à tout le monde. Mais ceux qui écoutaient et manifestaient un intérêt étaient majoritairement des protestants, souvent d’origine africaine. Elle a ainsi découvert une France peuplée de nombreux jeunes Africains venus y faire leurs études, ou nés de parents immigrés. Ces derniers se montraient davantage disposés à parler de la Bible. Elle en a conclu qu’il valait mieux évangéliser en priorité ceux qui aimaient la Parole. Il ne s’agissait pas d’une stratégie fondée sur l’origine ethnique, mais d’une réponse pragmatique à la réalité de la société française.

La pionnière française de la mission a, quant à elle, un parcours singulier. Elle était partie en Corée du Sud apprendre le coréen dans le cadre de sa formation en traduction et interprétation, une langue rare étant indispensable à l’obtention de son diplôme. Elle aimait la culture coréenne et s’était inscrite à des cours de langue. Elle rencontre Shincheonji, en devient membre, et est ensuite envoyée en France au sein de la première mission, seule Française dans une équipe autrement composée de Coréens. Elle savait, dit-elle, que l’évangélisation en France serait difficile : les Français n’aiment ni être abordés dans la rue, ni parler de religion avec des inconnus. Elle a quand même essayé. Elle décrit ces premières années comme un temps de tâtonnements. Avec les missionnaires, ils abordaient les gens dans la rue pour leur demander s’ils étaient chrétiens ou s’ils s’intéressaient à la Bible. Les Français réagissaient souvent avec méfiance. Les personnes d’origine africaine, elles, se montraient plus ouvertes.

La première académie a ouvert ses portes en mai 2016 en Île-de-France. La croissance fut lente au début, mais un an après, l’église comptait une cinquantaine de membres. En 2019, ce chiffre atteignait 350. Pendant la pandémie de la Covid-19, l’église a basculé en ligne — avec un succès que n’ont pas connu bien des églises traditionnelles. Quelque 700 personnes ont rejoint le mouvement durant cette période. En 2023, l’église a célébré le cap symbolique des 1 000 membres. Aujourd’hui, elle en revendique 1 440, dont environ 1 000 en Île-de-France. Selon les données communiquées par l’église française, 65 % sont des femmes. Si 55,6 % ont la nationalité française, la majorité est d’origine africaine : lors du culte auquel j’ai assisté au siège francilien, plus de 90 % des personnes présentes étaient d’origine africaine. Plusieurs interviewés étaient originaires du Congo-Brazzaville, de la République démocratique du Congo, du Gabon, du Bénin, de la Côte d’Ivoire ou du Burkina Faso ; d’autres étaient des Français des Caraïbes. 40% des membres ont 25 ans ou moins. Plus de 80 % ont été convertis depuis une autre église chrétienne, même si l’on trouve quelques rares anciens athées ou musulmans. Parmi les membres français, 43,2 % étaient pentecôtistes et 28,5 % catholiques avant de rejoindre Shincheonji.

La pionnière française, interprète et missionnaire, a confirmé que l’église a un visage africain — sans que ce soit le fruit d’un choix délibéré. Elle et les missionnaires approchent tout le monde, dit-elle. Mais ceux qui répondent positivement sont souvent d’origine africaine. Elle explique que les cultures africaines favorisent la conversation religieuse et que de nombreuses familles africaines entretiennent une forte identité chrétienne — contrairement aux familles françaises, où la transmission religieuse est souvent ténue, voire inexistante. Plusieurs personnes interrogées ont abondé dans ce sens. L’une d’elles a souligné que dans les familles africaines, Dieu occupe une grande place, même quand on ne va pas régulièrement à l’église. Une autre a évoqué des parents qui apprennent à leurs enfants que Dieu existe et doit être prié. Une troisième a noté que ses amis français, eux, ne s’intéressent guère à la religion.

La responsable de l’église française a rappelé que l’objectif initial était d’évangéliser la population française. Les missionnaires ne cherchaient pas à toucher d’abord les jeunes Africains. Ils voulaient atteindre les Français. Mais les Français n’écoutaient pas. Ils ont alors conclu que le meilleur chemin vers la population française passait d’abord par la construction d’une église. Si des personnes d’origine africaine acceptaient la Parole, les Français finiraient par voir que cette Parole est juste. Telle était la logique qui a guidé les premières années de la mission.

An Academy class in France.
Un cours au sein de l’Académie en France

L’histoire de Shincheonji en France est aussi une histoire d’adaptation. La responsable m’a expliqué que, lorsqu’elle est arrivée, elle a essayé d’appliquer les méthodes utilisées en Corée. Elles n’ont pas fonctionné. Elle et son équipe ont eu besoin de temps pour comprendre la société française. Le siège en Corée l’a compris. Ils ont prié pour la mission et ont attendu. Après un an, la croissance s’est accélérée. Les missionnaires ont appris à parler aux français — ce qui ne signifiait pas nécessairement parler un bon français. Encore aujourd’hui, la responsable prêche en coréen, avec une traduction en français. Les missionnaires ont appris qu’ils devaient faire preuve de patience et qu’ils devaient expliquer ouvertement leur identité. Au début, ils ne mentionnaient pas le nom Shincheonji parce qu’ils craignaient des malentendus. Plus tard, ils ont réalisé que personne en France ne connaissait ce nom et ont alors commencé à se présenter comme l’Église Shincheonji.

 L’histoire personnelle de cette responsable éclaire également le mouvement. Elle était protestante et a passé sept ans à chercher des réponses concernant la Bible. Elle a fréquenté des églises presbytériennes et méthodistes, ainsi que les Témoins de Jéhovah et l’Église de l’Unification. Elle ne parvenait pas à trouver de réponses à ses questions, en particulier au sujet du Livre de l’Apocalypse. Son pasteur lui disait que l’Apocalypse n’était pas encore ouverte et qu’elle ne pouvait donc pas être comprise. Elle en ressentait de la frustration. Elle avait même envisagé de partir en mission en Corée du Nord et d’y mourir en martyre — convaincue que cela lui assurerait le salut. Un jour, elle a vu une bannière annonçant une conférence biblique et y a assisté. L’instructeur y expliquait les prophéties en se basant sur la Bible. Il a répondu à ses questions. Elle en a été bouleversée. Elle s’est inscrite à l’académie et a rejoint Shincheonji en 2000. Plus tard, elle est devenue enseignante et a été responsable de l’éducation des fidèles en Corée du Sud. Elle a prié pendant trois ans pour être envoyée en France. Elle avait étudié le français au lycée et aimait la musique française. Elle considéra son affectation en France comme une réponse à ses prières.

La pionnière française avait, elle, suivi un tout autre chemin spirituel. Elle était issue d’un milieu catholique, mais n’était pas très impliquée dans sa paroisse. Selon elle, les paroisses catholiques en France n’ont pas un fort sentiment de communauté. Les gens vont et viennent. Elle a découvert Shincheonji en Corée et y a trouvé un environnement différent, plus chaleureux.

Les premières années de Shincheonji en France ont été marquées par une croissance lente, une adaptation culturelle et la découverte que le public le plus réceptif était composé de jeunes personnes d’origine africaine. Le mouvement s’est développé progressivement et aujourd’hui, des académies ont été ouvertes à Lyon, Marseille, Montpellier, ainsi que trois dans le Grand Paris. Sa composition est jeune, majoritairement féminine et largement composé de citoyens français d’ascendance africaine. Une communauté s’est construite autour d’une étude intensive de la Bible, où la question est non seulement permise, mais encouragée. Elle a créé un espace où ceux qui se sentaient frustrés dans d’autres églises ont trouvé des réponses.

C’est le récit de la manière dont un mouvement chrétien coréen a pris racine dans un pays sécularisé : une histoire de persévérance, d’adaptation et du rôle inattendu des diasporas africaines dans le façonnement du paysage religieux de la France contemporaine.


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