BITTER WINTER

France : Les discours de haine contre la Scientology désormais financés par les contribuables

by | Feb 19, 2026 | Documents and Translations, French

Un « documentaire » de France 5 a offert un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire lorsqu’on présente les religions minoritaires au public.

par Massimo Introvigne

France 5’s “documentary.” Screenshot.
Le « documentaire » de France 5. Capture d’écran.

Le dernier documentaire de France 5 consacré à la Scientology, diffusé le dimanche 15 février, ne peut être considéré comme une enquête journalistique. Il s’agissait de tout autre chose, comparable à un autodafé baroque brûlant les hérétiques sur la place publique : une performance rituelle — l’une de ces cérémonies télévisées familières où le service public rejoue sa propre certitude. L’hérétique est toujours le même, le ton demeure inchangé, la conclusion est arrêtée d’avance. On en vient à se demander si le seul suspense restant ne réside pas dans le montant du budget de production, peut-être supérieur à celui du précédent documentaire du même genre.

Cette fois, la chaîne, un diffuseur public financé par les contribuables français, a confié le projet à Tohubohu, une société de production dont le nom évoque le désordre mais dont les relations financières avec France Télévisions semblent remarquablement stables. Le réalisateur, Romain Icard, n’est pas seulement l’esprit créatif du documentaire, il est aussi l’un des cofondateurs de Tohubohu. Son associé, Thierry Demaizière, est marié à un membre du Comité d’éthique de France Télévisions. L’arrangement est délicieusement circulaire : l’épouse du producteur contribue à superviser l’éthique du diffuseur qui commande au producteur. On pourrait parler de synergie. D’autres évoqueraient un conflit d’intérêts. La réglementation française de l’audiovisuel penche d’ailleurs clairement vers cette seconde interprétation. Mais peut-être le Comité d’éthique, telle la lune, exerce-t-il son influence d’une manière invisible à l’œil nu.

Le documentaire s’ouvre avec la solennité d’un message d’intérêt général. On nous explique que la Scientology est dangereuse, opaque et manipulatrice. Ce sont là des affirmations qui méritent examen. Mais l’examen suppose une méthode, et la méthode suppose des sources. L’approche de France 5 en matière de sources ressemble à un appel au casting pour une pièce dont le scénario serait déjà écrit. La production met en avant une poignée de témoins « rares » et « précieux ».

Pourtant, ces témoins n’ont rien de rare. Ce sont les mêmes ex-membres professionnels et militants anti-sectes que l’on retrouve de documentaire en documentaire, d’interview en interview, souvent rémunérés pour leur participation. Leurs témoignages ne sont pas nouveaux ; ils sont simplement recyclés. Le documentaire les présente comme s’ils avaient été découverts dans un monastère himalayen isolé, alors qu’ils sont aussi omniprésents dans les médias anti-Scientology que les présentateurs météo au journal télévisé.

Prenons Tony Ortega, présenté comme un journaliste ayant consacré trente ans à enquêter sur la Scientology. C’est une façon de résumer sa carrière. Une autre consisterait à rappeler ses diatribes virulentes contre les « sectes » et son départ abrupt d’une grande publication américaine après sa défense acharnée de Backpage.com, un site ultérieurement fermé par le FBI pour avoir facilité la traite d’enfants. Son parcours comprend non seulement des choix éditoriaux controversés, mais aussi des cas documentés de reportages fabriqués ou enjolivés, critiqués par le « Columbia Journalism Review ». Rien de cela n’apparaît dans le documentaire. Peut-être a-t-on jugé ces éléments sans importance. Ou peut-être étaient-ils simplement gênants.

Viennent ensuite Marc et Claire Headley, dont l’histoire personnelle avec la Scientology est complexe, mais dont le parcours judiciaire est limpide. Leur action en justice multimillionnaire contre l’Église a été rejetée comme infondée, et ils ont été condamnés à payer 42 000 dollars de frais. Marc Headley a reconnu avoir été rémunéré pour des « témoignages » dans la presse à sensation, parfois jusqu’à 10 000 dollars par article. La question de savoir si sa participation à ce documentaire relevait de l’altruisme ou d’un engagement professionnel n’est pas abordée. France 5 ne questionne pas ; elle présente.

Le témoin suivant apparaît sous le pseudonyme de « Lucas le Gall », bien que sa véritable identité — Eric Gonnet — ne soit guère un secret. Il est le fils d’un militant anti-Scientology de longue date, expulsé de l’Église il y a des décennies et condamné à plusieurs reprises en France. Gonnet affirme avoir passé quatre ans dans l’Organisation maritime (Sea Organization) de la Scientology, y avoir exercé des responsabilités internationales de haut niveau et avoir été le bras droit du dirigeant de l’Église en Californie. Ces affirmations ne résistent pas à une simple vérification chronologique : il n’a passé que trois mois dans l’organisation, à Copenhague, en 1980, dans un rôle administratif modeste. Il n’a jamais occupé de poste significatif, ne s’est jamais rendu en Californie et n’a jamais rencontré le dirigeant de l’Église. Ses propres écrits comportent des réflexions franches sur sa tendance à inventer des histoires. Cela aussi est absent de la diffusion.

The “debate” after the “documentary.” Only opponents of Scientology presented their opinions. Screenshot.
Le « débat » après le « documentaire ». Seuls des opposants à la Scientology ont exprimé leurs opinions. Capture d’écran.

Puis, dans un moment de surréalisme involontaire, le documentaire présente un témoin généré par intelligence artificielle, censé être fondé sur une personne réelle qui aurait eu peur de s’exprimer. La France compte des milliers de Scientologistes, pourtant la production a manifestement jugé plus simple de synthétiser un être humain que d’en interviewer un. C’est un choix éditorial audacieux, quoique peut-être peu propice à renforcer la crédibilité de l’ensemble. Peut-être le prochain documentaire de France 5 mettra-t-il en scène un hologramme.

Le défilé des témoins contestables se poursuit. Joy Villa, décrite comme une « jeune actrice américaine démunie », est en réalité une interprète mineure ayant décroché quelques rôles secondaires, désormais reconvertie en chrétienne évangélique affirmant avoir reçu une révélation divine sur la malveillance de la Scientology. Son histoire personnelle, notamment un conflit conjugal retentissant portant sur une somme d’argent importante, n’est pas évoquée. Le documentaire préfère des personnages simples, délestés de toute nuance.

Tout cela aurait peut-être pu être rattrapé si le « débat » qui a suivi avait offert un minimum de pluralisme. Au lieu de cela, le plateau réunissait exclusivement des critiques de longue date de la Scientology, y compris des organisations et des individus ayant un historique de contentieux avec le mouvement — des contentieux qui ne se sont pas toujours soldés en leur faveur. L’UNADFI, représentée par l’avocat Olivier Morice, a été condamnée par la Cour d’appel de Paris en 2015 à verser 21 000 euros à des Scientologistes pour procédure abusive, décision confirmée en 2017. Ce contexte n’a pas davantage été mentionné.

Lorsque l’Église a demandé qu’un représentant puisse participer au débat, France Télévisions a opposé un refus en invoquant la « liberté éditoriale ». L’expression tend à devenir un talisman, brandi pour écarter le spectre du pluralisme. Un diffuseur public aurait dû saisir l’occasion d’un échange direct. Il a préféré le confort de l’unanimité. La réponse du diffuseur aux interrogations sur son impartialité est tout aussi révélatrice. Confrontée à la possibilité d’un manquement à ses obligations, France Télévisions a soutenu que la responsabilité incombait à Tohubohu, le producteur délégué, qui s’était contractuellement engagé à protéger le diffuseur de toute conséquence juridique. La défense est singulière : le diffuseur public revendique sa liberté éditoriale lorsqu’il choisit ses intervenants, mais invoque une impuissance contractuelle lorsque ces choix sont contestés.

Il n’est pas nécessaire d’être favorable à la Scientology pour trouver cela préoccupant. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à ses croyances, à ses pratiques ou à son organisation. Il suffit de penser que l’audiovisuel public doit respecter les principes qui fondent sa légitimité : impartialité, honnêteté et pluralisme. Ce ne sont pas des idéaux décoratifs. Ce sont des obligations légales, financées par les contribuables, destinées à garantir que les médias publics servent le public — et non un récit.

France 5 avait la possibilité d’inviter des chercheurs spécialisés dans l’étude des nouveaux mouvements religieux, qui les analysent avec rigueur académique. La France en compte. Bernadette Rigal-Cellard, par exemple, consacre depuis des décennies ses travaux aux religions minoritaires avec un sérieux méthodologique reconnu. À l’international, Donald Westbrook a publié abondamment sur la Scientology chez Oxford University Press et Cambridge University Press — des maisons d’édition difficilement qualifiables de marginales. Ces voix n’ont pas été conviées. Leur absence n’est pas un oubli ; c’est un choix. À la place, l’émission a fait appel à Stephen Kent, sociologue canadien dont l’hostilité envers les religions, anciennes comme nouvelles, est si marquée qu’il a publiquement suggéré que nombre de fondateurs des grandes religions du monde — y compris le prophète Mahomet et l’apôtre Paul — souffraient de graves troubles mentaux. Il a récemment écrit : « Peut-être que Dieu existe, mais si Lui (ou Elle ou Cela ou Ils) existe(nt), alors on peut se demander pourquoi Dieu a choisi que tant de révélations passent par des esprits dérangés. » Lorsqu’on applique un tel réductionnisme psychiatrique à l’ensemble de l’histoire religieuse, il devient difficile de prendre au sérieux la soudaine certitude clinique affichée lorsqu’il s’agit de la Scientology.

Stephen Kent during the show. Screenshot.
Stephen Kent pendant l’émission. Capture d’écran.

Les défenseurs du documentaire soutiendront qu’inviter des Scientologistes ou des chercheurs neutres aurait « légitimé » le mouvement. Cet argument méconnaît la nature du journalisme. Le journalisme ne consiste pas à protéger les téléspectateurs de la complexité. Il consiste à exposer cette complexité et à faire confiance au public pour s’y retrouver. Un documentaire qui exclut toute voix dissidente ne constitue pas une enquête.

Ce que France 5 a proposé ce soir-là relevait du monologue — soigné, assuré et hermétiquement clos. La production a confondu répétition et rigueur, unanimité et vérité, spectacle et investigation. Ce fut, en somme, une occasion manquée.

La Scientology a des adversaires. Elle soulève des interrogations. Elle mérite un examen attentif. Mais cet examen exige davantage qu’un scénario prédéterminé et une galerie d’antagonistes familiers. Il suppose curiosité, humilité et volonté d’entendre ceux qui ne cadrent pas avec le récit. France 5 en a décidé autrement.

Le résultat fut une chambre d’écho magnifiquement éclairée et professionnellement montée — mais une chambre d’écho malgré tout. Aussi impressionnants que puissent paraître les échos, ils ne constituent pas du journalisme.


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